Fleur d’oranger

Une église ça sent la pierre humide qui sent le fer, la cire bon marché des candélabres et la poussière qui brûle, un relent de sueur ancienne et puis le tout-propre de l’eau bénite.

L’hôpital: alcool et formol se mèlent aux cheveux pas très propres, sébum et sueur; la fleur d’oranger synthétique qu’on met même dans les détergents ces temps-ci. Il y a l’odeur de la peur et de l’espoir, des larmes comme la terre après la pluie au mois de mai. Il y a l’haleine à l’ail de mon voisin, à la vinasse de l’aide-soignant; le henné ambré de ma voisine, le pardessus à la pisse de chat du vieux en face, les magazines, colle et encre.

Toilettes publiques: la même fleur d’oranger synthétique qu’à l’hôpital, sucrée, et puis en-deça, au-delà, partout entre les particules, la pisse qui s’immisce : âcre, citronnée, vétiver et entrailles, vétiver et oignon gâté. Le béton au sol sent le froid, le sable, des trucs de la nuit des temps quand on n’avait que des branchies. La porte en métal ne sent rien. Plus près de la cuvette c’est l’eau de javel qui prend à la gorge, et puis l’odeur de merde, inimitable et pourtant si totalement intime qu’on s’y reconnaît et on s’y perd. Le vertige.

Bibliothèque: c’est la papier qui domine et le papier ça sent quoi? Un peu urine, un peu arbre, un peu forêt, un peu usine, un peu poussière, un peu lombric, un peu cette encre âcre comme du feu de bois et chaude comme le sang qui coule des veines de celles et ceux qui se sont déversés là. Ça sent aussi la vieille moquette, les acariens et la fleur d’oranger synthétique (en 1992 c’était le pin de savoie, en 2002 la pluie de coton, me demandez pas de vous décrire ça). Ça sent l’ordinateur, tout ce hardware qui s’échauffe.

Je vous dis tout ça mais ce qui m’intéresse c’est pas son odeur : c’est son goût. On dit que les deux sont très très liés mais on se trompe. Un homme ça sent pas super. Musc, tu parles. Ça serait plutôt le cheveux, le crâne, la peau, la vraie, pas celle qu’on badigeonne d’huile essentielle de fleur d’oranger. Un mec ça sent la vie, et donc la mort. Ça sent le temps qui passe, trop vite ou alors pas assez, l’ennui, le désir—là aussi, faut le dire vite.

Par contre tu sors la langue et là, c’est les 1001 nuits! C’est Babylone! C’est la cardamone au beurre salé!

Et je te dis même pas ce qui se passe quand tu ramènes tout ça dans ton palais.

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