Dans ma rue

Dans ma rue il y a une fenêtre avec une voilette en dentelle et derrière cette fenêtre il y a ce profil au nez crochu comme une ombre chinoise. La femme est vieille, antédiluvienne. C’est une apparition que je guette. Je promène le chien pas quand il le veut, mais quand je crois que la vieille sera à sa fenêtre. J’ai développé une sorte de superstition et quand la vieille n’y est pas, je crois entendre le SAMU au loin; je pense à son ostéoporose; j’imagine ses yeux troubles, fixes, grands ouverts.

Je ne sais pas de quelle couleur ils sont, les yeux de la vieille. Je ne l’ai jamais aperçue que de profil dans l’ombre de sa dentelle sur fond noir de maison caverneuse. J’imagine des bibelots sur des meubles en bois sombre, une grosse horloge qui fait tic-tac et sonne midi. J’imagine un crucifix et une rotule de saint mineur sous une cloche en verre; un canari arthritique et des pots-pourris qui prennent la poussière; des plateaux-télé anxieux et des édredons douillets; un pot de chambre en faïence qu’elle aurait gardé de son enfance à la campagne. J’imagine des photos du mari, mort jeune dans une guerre lointaine et romantique—un endroit humide et plein de moustiques—pourquoi pas l’Indochine? C’est d’ailleurs ça qui l’aurait tué, le mari: des piqûres de moustique. La vieille en ricane encore aujourd’hui, qu’il soit allé au bout du monde se faire bouffer par les moustiques alors qu’il aurait tout aussi bien pû faire ça ici.

Sur les photos il a une grosse moustache et des joues rebondies. Elle a des galoches et une taille de guèpe, les cheveux remontés en chignon mais qu’on devine épais comme un tapis persan.

La cuisine est impeccable: table en formica et papier tue-mouches qui tire-bouchonne du plafond; l’éponge qu’elle rince à la javel chaque mardi; des belles poêles en fonte qui ont fait plusieurs guerres et luisent comme la nuit étoilée des peintres du Midi.

Quand je passe devant la fenêtre de la vieille, je ralentis. C’est imperceptible mais le chien tire un peu plus fort sur la laisse, même si lui aussi il a pris l’habitude. C’est pavlovien. Je ne désepère pas qu’un jour elle aille s’assoir ailleurs en laissant sa fenêtre à l’espagnolette. Que la rue soit déserte et que j’ose m’arrêter tout à fait, me hisser sur la pointe des pieds, poser mon front contre le chambranle vermoulu et puis regarder par la fente, voir que je me suis trompée, que la vieille a une maison remplie de mimosa et de Tino Rossi; un mari gaillard qui fait du vélo d’appartement en chantant; un cochon d’inde qui fait la sieste, nombril au vent, dans un rayon de soleil.

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